Lettre ouverte: Un vide criant

 

Un vide criant

Pour une reconnaissance réelle de l’action communautaire en santé mentale en temps de COVID-19

 

Notre existence commune est traversée par l'événement planétaire le plus marquant de notre histoire récente. Une réorganisation sociale a vu le jour en un temps record. Aucun mouvement social, aucun changement politique n’ont jamais eu un tel impact en si peu de temps dans la vie quotidienne des personnes. Il s’agit surtout d’un choc brutal remplissant d’incertitude toutes les racines de notre existence. Ce moment est pour tous un défi mental de taille.

Les réponses des acteurs sociaux

Il y a, dans cette incertitude, plusieurs types de réponses aux défis qui émergent tous les jours. Au Québec, des réponses institutionnelles viennent du gouvernement et des institutions publiques, guidées notamment par les discours publics de la direction de la santé publique et du ministère de la Santé et des Services sociaux.  Il s’agit de réponses nécessaires, urgentes, qui se veulent rassurantes. Mais elles se déploient dans des structures organisationnelles immenses (par exemple les CISSS et CIUSSS), qui rendent difficile l’action dans la complexité du réel. Cela était visible avant la pandémie, c’est d’autant plus clair aujourd’hui.  En dépit de ces structures géantes, on peut trouver évidemment, dans l’action, des réponses données par des personnes engagées travaillant à plusieurs niveaux dans ces structures, qui trouvent des manières innovantes d’agir en dehors des cadres. 

Réponses à échelle humaine

Il y a aussi d’autres réponses qui existaient avant et qui le sont encore : les réponses données par le secteur de l’action communautaire. Elles ont trouvé dans certains messages institutionnels une reconnaissance déjà manquante. Et par reconnaissance on ne fait pas référence à une sorte de distinction, comme c'est souvent le cas de certaines figures publiques qui la recherchent. On fait plutôt référence à une réelle prise en compte, par les différents secteurs  sociaux, et notamment par le secteur public et par les décideurs au niveau politique, de la place que le secteur communautaire occupe actuellement et occupait déjà au sein de la société. Pour ce qui est de la centaine d’organismes communautaires en santé mentale à Montréal, cette place se traduit aujourd’hui par la rapide adaptation des réponses sur le terrain aux besoins des citoyens et citoyennes. 

Ainsi, une pluralité de moyens a été déployée pour répondre aux besoins essentiels de participation, d’identité, de compréhension, de loisir, de création, d’affection, de liberté, même de subsistance et de protection de beaucoup de personnes dans la région de Montréal, qui vivent une période très difficile. Au delà des centres de crise, des lignes d’écoute, des organismes en hébergement qui ne pouvaient pas arrêter leurs activités, on a constaté une réorganisation immédiate des services et activités dans l’ensemble des organisations. Et cela autant pour répondre aux mesures sanitaires, que pour rejoindre le plus grand nombre de personnes par tous les moyens disponibles : courriel, médias sociaux, vidéoconférence, téléphone et même par la poste. Du soutien psychosocial, thérapeutique ou entre pairs aux personnes vivant toute sorte de contextes les laissant dans des situations de grande vulnérabilité psychologique ; des cafés-rencontres comme des ateliers d’art ; en passant par l’orientation en emploi ou encore du dépannage alimentaire et des services de repas... la liste est longue. Tous ces moyens ont été déployés par les citoyens appartenant à ces organisations innovantes. Ces démarches ont l'avantage de comprendre les personnes dans leur contexte : au lieu de psychiatriser l'expérience humaine, ces organisations humanisent ces expériences. 

Ces structures organisationnelles à taille humaine, adaptables, innovantes et autonomes ont besoin d’un appui significatif du gouvernement afin de continuer à contrer les lourds effets de cette situation sur la santé mentale de gens.

Une reconnaissance matérielle manquante : le plan d’action en santé mentale COVID

Les organismes en santé mentale ont été surpris lorsqu’ils ont constaté que ni la reconnaissance symbolique ni la reconnaissance matérielle n’étaient présentes dans le Plan d’action : services psychosociaux et services en santé mentale en contexte de COVID-19. À la lecture de ce plan, on constate qu'il n'y a qu’une petite place entre les lignes. Cela veut dire que les réponses concrètes près des citoyens, faites avec eux à une échelle humaine, n’existent pas dans ce plan.  Il est pertinent d'explorer deux raisons possibles de ce manque : 

  1. Il s’agit d’une méconnaissance ou d’une incompréhension de l’action de ces organisations de la part des personnes impliquées dans l’élaboration du plan. Si c’est le cas, il sera très important, pour le bien-être de la population, que l’information récoltée pour les différents programmes publics à propos de l’action communautaire en santé mentale soit partagée avec les décideurs pour qu’ils comprennent la portée de l’action de ces organismes. Il sera pertinent aussi d’établir, ou d’enrichir, des espaces réguliers d’échange entre organismes et décideurs afin d’augmenter la compréhension de ce qui se passe sur le terrain. Par exemple, réserver une place pour que les organismes participent à l'élaboration de ce type de politiques.
  2. Il est aussi possible qu’il s’agisse d’un oubli. Si c'est le cas, cet oubli met en lumière l'extrême déconnexion entre les personnes élaborant et appuyant le plan et ce qui se passe sur le terrain avec les humains concrets que les organismes desservent. Dans ce sens, il faudrait discuter sur le type de société qui existe et qu’on aimerait bâtir : aimerait-on enfin prendre en compte concrètement le citoyen lorsque qu’on crée des politiques et des plans qui vont l’affecter?

Dans tous les cas, pour répondre plus adéquatement aux défis de santé mentale que vivent toutes les personnes actuellement, et plus spécifiquement celles que notre système a laissé dans des situations de grande vulnérabilité, il faut une reconnaissance matérielle (mais aussi symbolique) de la part de décideurs envers l’action des organismes communautaires. Les données de recherche disponibles nous préviennent déjà de l’impact majeur que le confinement aura sur les personnes, et sans compter les effets psychosociaux qui seront ressentis si, comme société, on ne change pas nos manières de fonctionner.  Cette reconnaissance est d’autant plus cruciale à Montréal, puisque nous sommes à l’épicentre de l’épidémie avec un confinement plus long, des populations fragiles plus nombreuses, et des fonds d’urgence qui ont tout juste couvert les besoins pour les premières semaines.

L’invitation est donc lancée au gouvernement: il est impératif de revoir le manque de place des organismes communautaires lorsqu'il s’agit de définir et d’orienter les actions en santé mentale dans la province. Il est nécessaire que les personnes qui détiennent un pouvoir décisionnel et qui ont une responsabilité démocratique plus grande auprès de la population reconnaissent réellement le rôle vital de ces organisations dans ce temps de crise… et après.

 

Auteurs de la lettre :

David Castrillon, Président, Réseau Alternatif et Communautaire des ORganismes (RACOR) en santé mentale et Directeur, Projet Collectif en Inclusion à Montréal (PCEIM)

Aurélie Broussouloux, Directrice Réseau Alternatif et Communautaire des ORganismes (RACOR) en santé mentale

 

Signataires :

Ella Amir, Directrice générale, AMI-Québec

Nancy Archambeault, Directrice générale, L'Art-Rivé, centre de jour de Rivière-des-Prairies

Jocelyne Arseneault, Directrice et gestionnaire clinique, La Parentrie du Nord de Montréal

Mario Blais, Directeur, Services communautaires Cyprès

Johanne Bourbonnais, Directrice générale, Les Amis de la santé mentale / Friends for Mental Health

Marie-Paule, Campeau, Directrice générale, Centre d'entraide le Pivot Inc.

Alice Charasse, Directrice générale, Société Québécoise de la Schizophrénie et des psychoses apparentées (SQS)

Mélanie Charbonneau, coordonnatrice, Projet suivi communautaire

Chantal d'Entremont, Coordonnatrice Clinique, Centre Bienvenue

Sylvie de la Boissière, Directrice générale, Association IRIS

William Delisle, Directeur général, Club Ami

Suzanne Doray, Coordonnatrice, PABEMSOM

Ghislain Goulet, Organisateur communautaire, Action Autonomie, le collectif pour la défense des droits en santé mentale de Montréal

Martin Hotte, Directeur, Relax-Action Montréal

David Johnson, Directeur général, AQPAMM

Hugues LaForce, Directeur, Centre d'intervention de crise Tracom

Régine Larouche, Coordonnatrice, Association de parents pour la santé mentale de St-Laurent Bordeaux Cartierville (APSM)

Guillaume Le Moigne, Directeur Général, Centre de Crise- Le Transit

Marc Lopez, Directeur, Suivi communautaire Le Fil

Françoise Mathieu, Directrice adjointe, Projet P.A.L.

Marie-Pier Neault                 

Julia L. Olivier, Directrice et psychothérapeute, Expression LaSalle centre communautaire en santé mentale

Jean Petrie, Président, PABEMSOM

Sylvie Rodrigue, Directrice générale, l'Alternative, centre de jour en santé mentale

Marie-Christine Roy, Directrice générale, Vers l'équilibre

Alain Spitzer, Directeur Général, Centre de Jour de St-James

Marie-Maud Sylvestre Audette, Directrice générale, Maison St-Dominique

Elizabeth Tran                       

Nelson Veilleux, Directeur général, Les ateliers quatre saisons

Guillaume Veilleux, Directeur général, Accès-Cible SMT

Marie-Claude Wilkins, Directrice, L'Équipe Entreprise